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Le blog du cinéma, de tous les cinémas

Conte de la folie ordinaire (Marco Ferreri, 1981)

Publié le 7 Août 2014 par Curzio M in Critiques

(Storie di ordinaria follia / Tales of Ordinary Madness)

Film franco-italien de Marco Ferreri (1981), avec Ben Gazzara, Ornella Muti, Susan Tyrrell, Tanya Lopert.

Disponible en DVD (éditeur : Opening).

Vision floue d’un décor de théâtre à l’orientale. L’image demeure, dans son manque de netteté, avant que ne surgisse un visage. Sur la scène, le regard caché derrière des lunettes noires de style aviateur, une bouteille à la main, un écrivain en tournée à travers les Etats-Unis s’adresse à un vaste amphithéâtre. « Le style, c’est la réponse à tout », dit-il. « Faire une chose terne avec style vaut mille fois mieux que faire une chose dangereuse sans style. » Le public s’esclaffe, finit par applaudir. Une mésaventure plus tard, c’est décidé : Charles Serking abandonne son périple d’écrivain maudit pour retrouver Los Angeles.

Ainsi débute Conte de la folie ordinaire, le film de la rencontre inattendue et pourtant décisive entre deux auteurs hautement sulfureux. D’un côté, Marco Ferreri, le cinéaste de tous les excès pour certains, honni une dizaine d’années auparavant lors du scandale de La Grande Bouffe. De l’autre, Charles Bukowski, écrivain dépravé, auteur d’une œuvre blasphématoire, imprégnée d’alcool et de sexe. Le premier décidant d’adapter le second, en langue anglaise, cela pouvait aboutir au pire. Non seulement ce ne sera pas le cas, mais le film restera l’une des œuvres marquantes du réalisateur italien, et une œuvre à part à bien des égards. Ne serait-ce que pour les visages de Ben Gazzara et d’Ornella Muti, heurtés et fouillés par une caméra d’une crudité extrême, le film vaut la peine d’être vu.

Derrière le personnage de Charles Serking (interprété par Ben Gazzara), on peut reconnaître Bukowski lui-même, ses errances de femme en femme sans autre attachement que celui de son seul démon, l’alcool. La première partie du scénario nous conduit avec lui dans un Los Angeles à ciel ouvert, donnant l’impression d’un univers dévasté. Les rencontres féminines se font au hasard d’un arrêt de bus, des coulisses d’un théâtre, d’une résidence et de ses promiscuités. Toutes aussi dépourvues d’avenir que de réconfort, parfois amères ou violentes. Ce que cherche Serking, il nous faudra attendre l’arrivée de Cass (Ornella Muti) pour le deviner : une secrète complicité, mais qui ne promet aucun bonheur. La jeune femme est en proie à un mal-être pire que le sien, et proprement inguérissable : comme pour se châtier d’être encore en vie, elle se mutile sans retenue, ce que le spectateur découvre dans une scène particulièrement âpre et douloureuse. C’est alors, cependant, que le lien s’établit entre les deux apatrides : et d’emblée, ce face-à-face cinématographique est appelé à marquer violemment les mémoires.

Ben Gazzara restitue les dérèglements de son personnage avec une intensité doublée d’une profonde retenue, parfois muette, parfois volant en éclats : détresse, cynisme, colère, arrogance, désespoir se succèdent sans que le jeu de l’acteur faillisse un instant. Mais Ornella Muti est tout aussi saisissante, comblant les vides entre ses répliques (assez rares de surcroît) par des regards fauves ou égarés, aussi bien que par des gestes et des poses, languissants ou saccadés. A eux seuls, ils éclipsent le reste de la distribution, cantonnée à un stade proche de la figuration ; et ce qu’on retiendra de Conte de la folie ordinaire, c’est bel et bien cette rencontre en clair-obscur, ces ailes brûlées qui continuent de battre dans un semblant d’unisson.

En arrière-fond du récit, deux mélodies sont pour beaucoup dans l’impression très forte que m’a laissée ce film (que je voyais pour la deuxième fois, comme poussé irrésistiblement à m’en laisser ressaisir). En premier lieu, la magnifique musique composée par Philippe Sarde, dont la puissance et la discrétion s’allient presque miraculeusement au propos du film. Ensuite, le texte à la première personne de Bukowski, prononcé en voix off par Ben Gazzara (dans la version française, dit, et très bien dit, par Michel Piccoli, chargé du doublage) : des phrases venant à nous sans insistance, par vagues dont le déferlement renouvelle les élans de la narration, en même temps qu’il élargit la blessure.

Hormis dans le cas de Philippe Djian avec 37°2 le matin de Beineix, je n’ai pas souvenir de mots d’auteur réemployés avec autant de justesse dans un film. Entre autres fulgurances, on peut citer : « Cass avait ce quelque chose qui me touchait, comme si, balayée par les vents de l’éternité, elle revenait à la nage à contre-courant. C’était moite, mystérieux, et j’y plongeais la tête la première. Je perdais pied, mon cerveau me répétait sans cesse de remonter respirer en surface. Mais Cass était un feu fluide, sa chair m’avait déjà aspiré. Il fallait que je m’arrache à elle avant de m’y brûler ; mais c’était comme s’extraire d’un tourbillon… » Ou encore : « Cass avait pleuré, sans bruit. Mais j’avais senti ses larmes : elles étaient lourdes, chaudes, ruisselant d’une blessure mortelle de l’âme, alors qu’elle m’étreignait, sa longue chevelure répandue sur le sable tel un étendard de mort. »

On souffre essentiellement, dans Conte de la folie ordinaire. Mais ce qui importe, c’est que Ferreri ait su donner corps à cette souffrance autrement que par un simple récit des errances vécues ou subies. La photographie n’a rien d’exceptionnel, sauf pour quelques plans pourpres ou mordorés ; mais la caméra s’attaque du plus près aux visages, traverse les espaces désolés, ou au contraire s’attarde sur des ombres, de faibles lumières apaisantes. Et la narration observe une construction toute en rigueur, laissant place (singulier paradoxe) au déséquilibre, aux désordres de l’âme. Le tout jusqu’à un final éblouissant, et un poème extraordinaire, de Bukowski lui-même. (Je joins d’ailleurs à cette critique le texte du poème, que vous pourrez lire en annexe si vous le souhaitez.)

Dans son Cd « Le Cinéma Italien : une histoire d’amour », Jean-Claude Carrière rapporte ces mots de Mastroianni, parlant de Ferreri : « Sais-tu pourquoi j’aime Marco ? Parce que c’est un homme qui ne parle pas. » Un silence qui fut entrecoupé de traits prétendument imprécatoires ; mais par ce film, Ferreri prouve amplement qu’il n’est pas que le maître ès provocations qu’on a voulu voir en lui pour faire taire la force de son discours. Ce qui était déjà perceptible dans La Grande Bouffe ou dans Dillinger est mort (selon moi, son chef-d’œuvre) s’exprime ici sans le moindre masque ; et c’est cette absence de tout apprêt qui rend si émouvant Conte de la folie ordinaire. Une critique mentionnée au dos du DVD le dit avec justesse : « Il nous laisse, béante, une plaie au cœur. Ce n’est pas quelqu’un qui tourne des films pour rien. » Là où d’autres, innombrables, auraient sombré dans le ridicule ou dans le larmoiement facile, Ferreri fait taire ses propres outrances, et demeure attentif au murmure de la mer, au soleil déclinant, au moindre battement de cils, dirait-on. Il donne à Bukowski une hauteur telle que moi-même, qui avais tant été déçu par la lecture de cet auteur, me dis qu’il doit y avoir là matière à creuser. Son film ressemble à une suite de râles sans but ni espérance, poussés dans le vide ; mais ce vide, il nous aura invités, nous qui le regardons, à nous y pencher, juste le temps d’en éprouver le vertige.

« Et le soleil brandit sa pitié

Et comme une torche portée trop haut

Et les jets zèbrent son horizon.

Les missiles font des bonds de grenouilles.

La paix n’est plus, par on ne sait quel fait du prince

La folie dérive, comme le nénuphar sur la mare,

En cercles d’inanité.

Les peintres peignent, piquant dans les rouges, les verts, les jaunes

Et les poètes riment leur solitude,

Les musiciens meurent de faim, comme toujours

Et les romanciers manquent le but,

Mais pas le pélican, la mouette.

Les pélicans piquent et plongent, remontent,

Happant, hagards, à demi-morts

Des poissons radioactifs dans leur bec.

Le ciel point, rouge et orange.

Les fleurs s’ouvrent comme elles se sont toujours ouvertes,

Mais recouvertes d’une fine crasse

De carburant pour missiles

Et de champignons vénéneux.

Et dans des millions de chambres,

Des amants gisent entremêlés,

Perdus, malades comme la paix.

Ne pouvons-nous nous réveiller ?

Devons-nous à jamais, chers amis,

Mourir dans notre sommeil ? »

Commenter cet article

Joel Zanouy 01/12/2014 12:52

Excellent article que j'aimerais soumettre à mes participants lors de notre prochaine discusssion cinéma

Curzio M 02/12/2014 20:04

Merci pour ce gentil commentaire. Je suis heureux que la critique vous ait intéressé, et que vous ayez envie de la partager ensuite. N'hésitez pas à me faire part des différents retours que vous pourriez avoir au terme de la discussion avec vos participants, tout avis sera le bienvenu pour moi. Très cordialement.

fg 24/08/2014 21:45

bel article