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Le blog du cinéma, de tous les cinémas

L'Homme qu'on aimait trop (André Téchiné, 2014)

Publié le 31 Juillet 2014 par Curzio M in Critiques

Film français d’André Téchiné (2014), avec Guillaume Canet, Catherine Deneuve, Adèle Haenel, Jean Corso, Judith Chemla.

En salles depuis le 16 juillet.

L’anecdote ! Voilà le maître mot de bien des inspirations. Et parfois - pour peu que l’on parvienne à en extraire ce qui sauve du fait divers et immerge dans l’Histoire, la poésie ou la déraison - le premier trait des œuvres de génie : la littérature, la peinture aussi, en ont donné les exemples les plus inattendus, et les plus incontestables, pour peu que soit donné le jour à un nouveau Julien Sorel, et renouvelé le tour de force du Rouge et le noir. Mais on n’est pas Stendhal, Balzac ni Manet à si bon compte : encore faut-il savoir abattre les branches mortes, et vivifier sa création.

André Téchiné a fait le choix, pour son dernier film, d’une affaire judiciaire récente, si récente qu’elle n’est pas encore de l’Histoire – en ce sens qu’elle n’est pas devenue un modèle de référence - : l’affaire Le Roux. Il y a quelques semaines, ses rebondissements agitaient encore les ondes jour après jour. L’histoire d’une femme seule, Renée Le Roux, patronne d’un casino niçois, qui aurait été dupée par son homme de confiance, un certain Agnelet ; lequel aurait eu le temps de monter la fille de Renée contre sa propre mère… Avant que la jeune femme ne disparaisse pour ne jamais revenir. Le tout embringué dans des complications multiples ; que le scénario du film, en tout cas de mon point de vue, ne rend pas toujours assez saillantes.

Tout a ainsi commencé en 1976, pour ne pas finir aujourd’hui, en 2014 : trente-huit années de duplicités, de malversations, d’énigmes, de poursuites et de procès, pour n’aboutir à aucun résultat incontestable, à aucune révélation. C’est dire si l’enjeu était de taille : traverser une jungle non défrichée, sans compter les protagonistes toujours en vie, le couperet d’un nouveau procès (celui du cinéaste, cette fois) et son ombre castratrice qui plane… En adaptant le livre de Jean-Charles et Renée Le Roux, Téchiné aurait-il voulu se mouiller? A tout le moins, il affiche d’emblée une préférence pour le point de vue de la famille Le Roux. Qui, curieusement, ne se fait pas tellement sentir.

Une certaine neutralité se dégage en effet du film-anecdote de Téchiné, de ses premiers plans à sa conclusion « en queue de poisson » illustrée par un pont sur lequel s’éloigne – innocent, courbé par le poids du crime sur son deux-roues ? – le suspect numéro un, le toujours hermétique Agnelet. Inutile de préserver un quelconque suspense : la fin du film ne donnera aucune réponse aux interrogations éparpillées tout du long, et n’imposera aucune direction y aidant. Tout spectateur qui se respecte peut comprendre, ou approuver, ce souci de ne pas s’avancer sur des terrains hasardeux, et de ne pas violer une réalité qui n’est que celle d’hier – pas même d’avant-hier. Quand bien même ce serait pour lui faire de beaux enfants, si l’on reprend les mots d’Alexandre Dumas.

Mais ledit spectateur se montrera sans doute beaucoup plus sceptique quant à la narration des faits : en fait, davantage un enchaînement de scènes plus ou moins réussies, mettant en scène les trois personnages principaux, et cherchant à éclairer l’évolution de leurs rapports. Trop en surface : jamais dans la profondeur, que l’on soupçonne peu glorieuse, aussi bien humainement que sur le plan légal. En être réduit au soupçon, ce peut être magnifique, lorsque l’œuvre s’y prête véritablement. Alain Resnais n’a pas condamné Stavisky dans le film de très grande classe qu’il lui a consacré, et Paolo Sorrentino se fait fort de suggérer plus que de dire, dans son très réussi Il Divo, au sujet du si controversé homme politique Andreotti. Mais tous deux étaient plus habiles à laisser entendre, à donner à lire entre les lignes, que le Téchiné de L’Homme qu’on aimait trop.

Pourquoi, d’ailleurs, l’aimait-on trop, cet homme ? Déjà, dans La Fille du RER, Téchiné avait relativement échoué à faire comprendre les rouages des réactions humaines conduisant à un fait divers tragique. Ici, il fait encore moins bien ; et il n’est pas aidé, comme Resnais ou Sorrentino, par ses acteurs principaux. A sa gauche, un Guillaume Canet minimaliste, pour tout dire pas en très grande forme. A sa droite, Adèle Haenel qui ne recule pas devant l’excès, les dérapages non contrôlés. Seule, au milieu, Catherine Deneuve s’en tire avec les honneurs – mais à cette dextérité, elle est plus qu’habituée. Cela peut-il suffire à faire oublier l’interprétation d’ensemble, sous-interprétée et surjouée à parts égales ? Un tel déséquilibre n’aide pas à y voir plus clair dans une affaire déjà bien embrouillée. Et même en tant que récit sentimental, L’Homme qu’on aimait trop peine à nous faire vibrer autant que la jeune et fragile Agnès Le Roux – la grande sacrifiée de cette histoire nébuleuse.

Comme si ce n’était pas assez, il y a le rythme. Lent, incroyablement pesant et marqué par des pauses plus ou moins bienvenues. Moi qui ne redoute que très rarement ce défaut cinématographique, et qui fais preuve de patience la plupart du temps, je dois avouer que j’ai souffert. Entre deux mornes séquences, le regard de Deneuve accroche encore le mien… Mais très vite, je suis repris par un ennui terrible. Brisé, l’espace d’une minute, par la reprise italienne de Stand by me, écoutée et fredonnée en duo par Deneuve et son chauffeur. Distrait, et même amusé, dans les vingt dernières minutes, par le maquillage destiné à vieillir d’autant d’années Guillaume Canet : très peu crédible, à la limite du grotesque, surtout contemplé au plus près, sur l’écran d’une salle de cinéma. Pas de doute, sur ce plan-là non plus, L’Homme qu’on aimait trop n’est pas une réussite.

Et enfin… Depuis quelques films, Téchiné semble avoir contracté la manie, insupportable à mes yeux, de la caméra tremblotante, vacillante : dans Les Temps qui changent, il y a dix ans, il nous avait déjà fait le coup. Si encore la caméra à l’épaule avait une quelconque justification ici ! Je peine cependant à trouver laquelle. Pour me consoler, je me dis qu’il a fait tellement mieux par le passé, ce cher Téchiné ; et je me remémore les étranges films de ses débuts, sombres et brumeux : Barocco, Rendez-vous… Sans compter d’autres, plus lumineux, un peu plus tard : je pense notamment au très émouvant portrait de famille de Ma saison préférée. Que dire, en revanche, de L’Homme qu’on aimait trop? Peut-on y voir autre chose qu’une anecdote mal dégrossie, et une intrigue peu adroite qui éteint au fur et à mesure, sur son chemin, toutes les attentes du spectateur au lieu de les raviver ? Il ne reste qu’à attendre, ou espérer, que Téchiné retrouve le souffle des Témoins, ou la grâce toute en mode mineur d’Hôtel des Amériques. Avec peut-être un nouveau Patrick Dewaere, encore inconnu du public que nous sommes ?

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lionel Pradal 01/08/2014 11:57

l'introduction de la critique, entre anecdote et génie, est de grande qualité et bienvenue pour évoquer ce film qui, selon toi, n'est point le meilleur de Téchiné. Il a pris un risque avec ce sujet, ou pas assez dans sa façon de le traiter. Dommage alors.