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Le blog du cinéma, de tous les cinémas

La Porte du Paradis (Michael Cimino, 1980)

Publié le 22 Juillet 2014 par Curzio M in Critiques

(Heaven's Gate)

Film américain de Michael Cimino (1980), avec Kris Kristofferson, Isabelle Huppert, Christopher Walken, John Hurt, Jeff Bridges, Brad Dourif, Joseph Cotten...

Disponible en DVD (éditeurs: MGM-Carlotta).

Michael Cimino : Voyage au bout de l’enfer (The Deer Hunter en anglais, ou : Le Chasseur de cerf), L’Année du dragon. Pendant des années, je n’ai connu du cinéaste que ces deux titres, et il n’en fallait pas plus pour que tout mon respect lui fût acquis. A regarder de près sa filmographie, on ne peut pas dire, de toute manière, qu’il ait cédé au chant des sirènes de la production « industrielle » : sept longs métrages seulement, tous séparés par au moins trois ou quatre années - qui autorisaient certainement la réflexion et le travail nécessaires. Voyage au bout de l’enfer, donc, ou le film à la fois le plus pertinent et le plus complet sur le traumatisme du Viêt Nam : bien au-delà, à mon sens, de Full Metal Jacket ou de Platoon. Une œuvre particulièrement ambitieuse, mais dont on ne se défait pas, à l’image de personnages habités par une mémoire de la douleur. L’Année du dragon : sans doute l’un des meilleurs policiers américains que j’aie vus ces dernières années, magnifiquement filmé de bout en bout. C’est dire si je m’apprêtais à voir La Porte du Paradis dans de bonnes dispositions. Et mes attentes n’ont pas été déçues.

Le film est ressorti en salles en 2012, dans une version longue et restaurée, destinée à réhabiliter l’œuvre, qui connut l’échec à sa sortie : cette version est conforme au regard porté par Cimino, qui, sur le DVD, valide l’ensemble à travers une présentation de courte durée (moins de deux minutes), laquelle a le mérite d’aller à l’essentiel : aucune explication qui orienterait d’emblée le point de vue du spectateur, juste une mise en contexte du film et de sa trajectoire. Ensuite, l’édition réalisée par Carlotta – éditeur fiable s’il en est – divise le film en deux parties, présentes sur deux DVD distincts, en raison de la longueur – plus de trois heures de pellicule.

La Porte du Paradis apparaît d’abord comme une sorte de western, mais un western sans héros : le personnage de James Averill, interprété par Kris Kristofferson, sheriff intègre dans une ville de brutes peu soucieuses de certains articles de loi, n’a rien de l’éclat des grands cow-boys du temps de John Ford ou d’Howard Hawks. Sa mission ? Il s’en acquitte, mais fera défection à un moment crucial. Ses amours ? Tout entiers dirigés vers une prostituée (très belle Isabelle Huppert) à laquelle il offre un cheval, un attelage, un avenir heureux, mais qu’il doit partager avec ses clients aussi bien qu’avec un rival redoutable (joué par Christopher Walken, superbe lui aussi).

C’est devenu une habitude, aujourd’hui, de renverser la table de jeu et de faire feu de toutes parts sur les différents mythes du Far West : virilité, actes de bravoure, élans lyriques même, sont inversés ou tournés en dérision dans un certain nombre de productions américaines ; mais La Porte du Paradis, à une époque où ce n’était pas encore monnaie courante, parvient à opérer ce renversement de manière particulièrement subtile. En témoigne le personnage de Nathan (Christopher Walken), figure tragique car violemment partagée entre deux voies : celle de son « devoir » - obéir aux ordres du sinistre Frank Canton – et celle d’un futur envisagé avec la ravissante Ella. Deux directions qui entreront dans une contradiction violente dès lors que se trouvera, sur la liste des personnes à abattre, dressée par Frank, Ella en personne.

Le motif est le suivant : Ella, également tenancière de bordel, accepte en rétribution, de la part de plusieurs immigrés, du bétail volé aux riches propriétaires des environs. Or, c’est là tout l’enjeu de la chasse à l’homme engagée par Frank : dans une scène assez impressionnante – qui m’a rappelé celle de la « collecte » fasciste dans 1900 de Bertolucci -, ce dernier en appelle à la volonté de ses camarades et hommes de main, et les invite à balayer d’un revers de main les obligations légales incarnées par James Averill ou d’autres : cela, en mettant à mort plus d’une centaine d’immigrés accusés de nuire à la propriété privée pour pouvoir subsister. On n’est pas très loin, en somme, des chemises brunes, des expéditions punitives et des ratonnades du temps de Mussolini ; et l’un des thèmes centraux du film est ainsi mis en place : celui du juste et de l’injuste, et des limites de la conscience de chacun. Lui aussi pris entre deux feux, William Irvine devra osciller entre sa situation de propriétaire et l’amitié de vingt ans qui l’unit au sheriff Averill, avec lequel il a fait ses études à Harvard. Des querelles de personnes, ou des conflits intérieurs, traversent ainsi La Porte du Paradis et en font une œuvre complexe : Ella acceptera-t-elle d’écouter James Averill et de prendre la fuite ? Préférera-t-elle se fier à son autre amant ? Ou encore : jusqu’où Averill lui-même sera-t-il prêt à aller pour défendre sa conscience d’homme de loi, ou d’homme tout court ?

A ces questionnements, très souvent passionnants, vient se greffer ce qui est peut-être le grand atout du film : la virtuosité de la mise en scène. Du début à la fin, la caméra épouse les mouvements, avec souplesse et rigueur à la fois : elle glisse avec légèreté lors d’un bal conduit par un violoniste en patins à roulettes (!), survole ou au contraire touche de près, toujours de manière réfléchie, les scènes d’affrontements armés, traverse les paysages, cerne les visages. Une telle maîtrise impressionne assurément, et justifierait à elle seule la découverte du film. Les morceaux de bravoure sont au rendez-vous : un combat de coqs - dans lequel on peut voir sans exagérer une métaphore de l’œuvre - ; une saisissante réunion publique au cours de laquelle les immigrés découvrent les noms inscrits sur la liste noire des personnes condamnées, et accueillent la révélation avec force cris et râles de désespoir ; une maison en flammes, cernée par les mercenaires, au sein de laquelle un personnage (dont on ne dévoilera pas l’identité) griffonne quelques mots, peut-être les derniers… Autant d’images qui s’accrochent à la mémoire, tout comme celle de la roulette russe dans Voyage au bout de l’enfer.

Quant à la construction du film, elle est elle-même fort bien pensée : une sorte de triptyque, avec un premier et un troisième panneau assez brefs, encadrant ce récit « plein de bruit et de fureur ». La fin, en particulier, qui tient en cinq minutes à peine, est un modèle d’épure et de sobriété : elle dit à elle seule combien le cinéma n’a pas besoin d’être bavard pour exprimer l’essentiel. Après tant de discussions violentes ou tourmentées, Cimino a su faire taire la parole, et redonner à l’implicite une part prépondérante. On peut être dérouté par les derniers instants de La Porte du Paradis, les ressentir avec force, ou être déçu ; mais dans aucun cas, me semble-t-il, leur rester insensible. Pas plus, d’ailleurs, qu’à la totalité d’une œuvre qui, si elle n’est pas l’un des sommets absolus de l’expression cinématographique, n’en apparaît pas moins comme une toile de maître.

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lionel Pradal 23/07/2014 08:24

Une toile de maître, belle conclusion

Curzio 23/07/2014 11:02

Le film m'a semblé fortement influencé par la peinture, en effet: d'où les différents "tableaux" évoqués dans l'article (combat de coqs, scène de bal...) Gros travail de Cimino sur l'image: le cadrage, les couleurs, les lignes.