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Le blog du cinéma, de tous les cinémas

Quinze jours ailleurs (Vincente Minnelli, 1962)

Publié le 17 Janvier 2015 par Curzio M in Critiques

(Two Weeks in Another Town)

Film américain de Vincente Minnelli (1962), avec Kirk Douglas, Cyd Charisse, Edward G. Robinson, George Hamilton, Daliah Lavi, Claire Trevor...

Disponible en DVD (éditeur: Wild Side).

A quoi tient notre envie de découvrir un film? A une actrice dont nous aimons habituellement le jeu, à un réalisateur auquel nous nous sommes attachés de film en film, ou - et le fil est alors plus ténu encore qui nous guide vers l'œuvre "à venir" - à quelques mots en lettres d'or sur une affiche qui, à eux seuls, peuvent être porteurs de promesses, de rêves sur pellicule... ou de sentiers hasardeux? Bien des titres, à cet égard, sont à même de nous égarer. Volonté du metteur en scène, ou aléas des traductions dites "commerciales"... Au risque de trahir l'œuvre initiale. Les exemples affluent de toutes parts, et ce dès les années 30. Trouble in Paradise, de Lubitsch, devint ainsi Haute Pègre lors de son exportation en France. Aucune dérogation réelle au sens de l'œuvre, mais une note en moins sur la partition du réalisateur - reconnaissable au titre lui-même, en l'occurrence.

Depuis plusieurs années, les distributeurs semblent faire le choix de conserver les titres d'origine. Finis, ou marginalisés, les assassinats de longs métrages par le seul titre apposé dans l'Hexagone: en 1994 encore, Botte di Natale de Terence Hill devenait, à la faveur des fêtes de fin d'année, un nanar en puissance intitulé... Petit Papa Baston. Désormais, les blockbusters s'affichent de plus en plus sans masque: Transformers, Edge of Tomorrow... On peut s'en réjouir, tout comme on peut regretter le caractère systématique du procédé: il n'en reste pas moins que l'âge de pierre des traductions fautives, parfois grotesques, semble derrière nous.

Aussi ne se méfie-t-on parfois pas assez avant d'aborder une œuvre des années 60. Avec le film de Minnelli qui nous intéresse ici, "Quinze jours ailleurs" nous sont annoncés: ce seraient plutôt, si l'on s'en tient à une traduction littérale du titre original, quinze jours "dans une autre ville" - comme nous le rappelle fort à propos Jean Douchet dans l'entretien disponible sur le DVD du film. Les premières images nous posent déjà question: on y voit un Kirk Douglas égaré, presque somnambule, traversant un parc énigmatique: allées, ruisseau, golf, tout semble en faire le plus neutre des lieux... Très vite, cependant, le cadre sera identifié par le spectateur: nous sommes dans une maison de santé, et le héros, Jack Andrus, grand acteur sur le déclin, y a pris sa retraite, après une brillante carrière à Hollywood.

Ce sera bien "ailleurs" que tout se déroulera: sur un simple coup de fil d'un ami réalisateur (interprété par Edward G. Robinson), voici que le héros prend le départ pour l'Italie, vers un tournage improbable, confus, et pour renouer de bien troubles relations. D'abord, l'ami en question: un metteur en scène caractériel, un ennemi d'hier autant qu'un frère de sang, lui-même englué dans une relation de couple en déliquescence et à la recherche de jeunes conquêtes sous les yeux mêmes de son épouse (Claire Trevor). Guère plus fiable, l'ancienne compagne du héros, manipulatrice sur le point de reprendre une forme d'emprise sur lui. Réalité peu glorieuse, sordide, dirait-on pour un peu; si bien que le film, lorsqu'on l'a traversé à moitié, dégage un irrésistible parfum de fleur fanée.

Il manque pourtant à Quinze jours ailleurs un peu de cette clarté crépusculaire qui fait tout le prix des meilleurs films de Billy Wilder sur le déclin d'Hollywood: Boulevard du Crépuscule, ou encore le trop méconnu Fedora. Minnelli se contente de filmer par fragments l'enlisement de ses personnages, entrecoupant sa litanie de scènes de réception et d'instants de fraîcheur (le charme agissant de la jeune Veronica sur le toujours séduisant et charismatique Jack Andrus...) Le point d'orgue de sa vision réside assurément dans cette scène troublante, parfaitement conduite, où l'on retrouve le réalisateur à l'agonie, dans un lit et une pièce également colorés de pourpre, suppliant son ami et ennemi d'hier de mener à terme, à sa place, son projet de film. Mais l'éclat de la pourpre s'estompe vite, et cède la place aux couleurs plus sages de nouvelles scènes, souvent trop éparses. Si bien que le spectateur reste à la recherche de ces reflets incandescents, même fugitifs, auxquels Minnelli l'a habitué dans d'autres œuvres.

Peu d'éclats, mais beaucoup de faux-semblants: l'illusion, maître mot de l'art cinématographique, comme le dit très bien Kirk Douglas à la jeune Daliah Lavi dans la scène de la plage: l'acteur porte un masque, tout comme le spectateur qui "se dissimule derrière les problèmes" de ceux qui sont à l'écran. Tout le film de Minnelli est construit selon ce jeu d'apparences et de réalités. Kirk Douglas est-il en train de se battre pour de bon avec un jeune rival en amour? Voici que surgit Edward G. Robinson qui, en réalisateur expert, croit qu'il s'agit d'une répétition et fait virer le tout à la légère. Un acteur escalade-t-il un balcon, juste après que le grand Jack Andrus vient de lui prodiguer un conseil? Le spectateur découvre quelques secondes plus tard qu'il s'agit en réalité d'un tournage.

Jeux de miroirs, réseaux secrets parcourent le film, et c'est à la fois la force et la faiblesse de Quinze jours ailleurs: moins démonstratif que Les Ensorcelés, mais également moins probant. Minnelli nous contraint à déceler la vérité enfouie des visages, à gratter nous-mêmes les mystères du passé: quel lien unit Jack Andrus et son ancienne compagne, haïe autant que redoutée? Quelle relation - idylle sans lendemain ou pouvoir de fascination réciproque - entretiennent le héros et l'Italienne Veronica? Autant de questions qui, il faut bien le dire, resteront plus ou moins en suspens; mais sans doute est-ce là ce qu'ambitionnait Minnelli. Toutefois, à force de nous perdre dans le même labyrinthe que ses personnages, il perd en efficacité ce qu'il gagne peut-être en profondeur.

Pour finir, il faut noter le sentiment d'urgence qui traverse cette œuvre en apparence calme: de nombreuses répliques dénotent la violence de ces quinze jours durant lesquels doit s'effectuer la fin d'un tournage capital. Kirk Douglas égrène les heures de la journée d'un comédien: 6 heures, lever, maquillage, et à 9 heures sur le plateau. Plus loin, il accorde quelques minutes seulement à un autre personnage pour se décider. Agir à toute vitesse, c'est là pour les personnages de Minnelli la seule manière d'échapper à l'effacement qui les guette; jusqu'à une scène mémorable, celle de la voiture de Jack Andrus lancée à toute allure, et à l'aveugle, sur une route dont ne nous apparaissent que des images quasi-psychédéliques. Le gouffre sera-t-il la seule issue possible de cette boulimie de vitesse? Sans rien en dévoiler, il suffit de dire que la fin du film offrira une réponse claire à cette question.

Indomptable Minnelli, qui, après nous avoir éblouis (Tous en scène), tordus d'émotion (Comme un torrent), pris dans le tourbillon de son lyrisme fiévreux (La Vie passionnée de Vincent Van Gogh), parvient encore à nous surprendre, même sans être à son meilleur, avec ce "film d'après". Quinze jours ailleurs, en effet, fait suite à un autre long métrage, déjà cité: Les Ensorcelés: l'histoire de trois acteurs, sollicités une nouvelle fois par un réalisateur qu'ils ont tous trois des raisons de haïr, et avec qui ils vont malgré tout collaborer. Quinze jours ailleurs nous immerge dans l'après de ce retour: que reste-t-il des espoirs passés, des amitiés et inimitiés si fortement nouées dans une vie qu'on croyait révolue? Le cinéma sera-t-il capable, pour les acteurs, de reconstruire la trame explorée quelques années plus tôt? Vague interrogation, à laquelle Minnelli apporte ici une réponse morcelée, chaotique, mais peut-être, somme toute, la plus fidèle.

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FG 19/01/2015 14:15

belle introduction