Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
http://je-vais-au-cinema.over-blog.com/

Le blog du cinéma, de tous les cinémas

Pasolini (Abel Ferrara, 2014)

Publié le 3 Février 2015 par Curzio M in Critiques

Film franco-italo-belge d'Abel Ferrara (2014), avec Willem Dafoe, Ninetto Davoli, Maria de Medeiros, Riccardo Scamarcio, Adriana Asti...

Sorti en salles le 31 décembre.

Il est souvent dit, et à juste titre, du cinéma qu'il est un "art périssable". Certes, le sommeil de bien des pellicules oubliées, au fond de laboratoires assoupis ou d'improbables remises (aux conditions plus ou moins salubres), n'a pas trouvé sa résolution dans un réveil enchanteur: les cinéphiles sont nombreux qui déplorent la perte de telle bobine injustement oubliée, de tel chef-d'oeuvre rare, renié par son auteur, finalement voué à une sinistre décomposition. A l'heure des copies numériques, où le cinéma se voit offrir une nouvelle vie, plus sûre et plus pérenne (du moins à ce que l'on dit), ce mythe commence à s'estomper. Reste la mémoire, nécessairement incomplète, parfois injuste, de générations de spectateurs qui peuvent aussi bien se charger de vouer les œuvres au sommeil de l'oubli.

Hasards de la postérité, donc, qui se traduisent fatalement par les misères de certains et les fortunes de quelques autres. Depuis une dizaine d'années, Pier Paolo Pasolini (P.P.P., ainsi qu'ont toujours aimé à le surnommer certains de ses admirateurs), semble quant à lui connaître un regain d'intérêt, du moins en France, où presque tous ses films sont disponibles en DVD - à l'exception du surprenant, et non moins remarquable, Porcherie - et où ses oeuvres littéraires, notamment poétiques, sont éditées ou rééditées avec le plus grand bonheur (voir note 1). Le même Pasolini, marginal, déroutant et abrupt, qui suscitait colères et déchaînements de haines il y a de cela quarante ou cinquante ans, continue, tout naturellement dirait-on, d'interroger notre époque; aussi ai-je accueilli sans réelle surprise la sortie du film qu'Abel Ferrara lui a consacré.

Il faut dire que la gageure était d'importance, et c'est tout à l'honneur de Ferrara de l'avoir relevée; cela d'autant plus que le réalisateur s'efforce, en moins d'une heure et demie, d'effleurer les différents aspects de la personnalité de Pasolini: à la fois poète, romancier, scénariste, acteur, metteur en scène, comme nous le rappelle l'une des scènes du film où le personnage central répond à un journaliste. De tous ces qualificatifs, le principal intéressé retient celui d'"écrivain"; Abel Ferrara, pour sa part, n'en privilégie réellement aucun: il nous donne à voir la constellation de ces destins, si étroitement liés au demeurant. Son film s'apparente à une mosaïque, et caresse de manière fugace les éclats d'un verre brisé par avance. En ne retenant de la vie foisonnante de Pasolini que ses dernières vingt-quatre heures, il fait le pari de l'absolu: réunir en une seule journée tout ce que Pasolini pouvait avoir à dire, à croire, à penser... ou même à être.

Seulement voilà: de ces multiples reflets qu'Abel Ferrara s'efforce de capter, en est-il un seul qui parvienne à s'imposer comme il se doit, ou même à dégager toute la lumière crue qu'il contient en puissance? Du début à la fin, nous sommes invités à explorer l'esprit de Pasolini, à nous y laisser conduire comme à travers un labyrinthe; et Ferrara, qui ne semble vouloir négliger aucune piste, entremêle événements divers, souvenirs, fragments d'un film jamais réalisé, mise en images d'un ultime projet de roman (Pétrole, auquel l'écrivain travaillait à la fin de sa vie)... D'où un regrettable sentiment de confusion. D'égarement, aussi: pour le néophyte comme pour l'initié, Pasolini de Ferrara n'en dira pas assez sur Pasolini. En effet, celui qui ignore tout de l'artiste italien et du contexte culturel de l'époque sera assez vite noyé dans les références littéraires dont est parsemé le début du film - un livre de Sciascia lu et admiré par le personnage, un appel de Carlo Levi, l'allusion à un certain Alberto (Moravia?)... Celui que passionne depuis longtemps l'oeuvre de Pasolini ne sera guère plus rassasié, mais plutôt lassé par la succession de ces scènes fugitives, où tout apparaît pour mieux s'effacer aussitôt.

Cette suite d'empreintes éphémères, vite recouvertes par le sable, serait-ce un hommage indirect à l'amour pasolinien du désert? On peut le croire, et ainsi accorder à Abel Ferrara le crédit d'une méditation parfois maladroite, mais d'intention généreuse. Pasolini rêvait de tourner en Afrique une version du mythe d'Oreste. De ce projet inabouti, il ne nous reste qu'un documentaire, tourné par le réalisateur lui-même, et magnifiquement intitulé Carnet de notes pour une Orestie africaine. Le Pasolini d'Abel Ferrara m'a en quelque sorte fait penser à cela: à un carnet encore ouvert, couvert de mots porteurs de rêves, sans que la forme globale à donner à l'oeuvre ne puisse être envisagée. Ferrara y aurait-il songé, lui qui choisit pour dernière image de son film celle de l'agenda de Pasolini, demeuré entrouvert sur une table?

La seule vraie unité du film, le spectateur la trouvera dans deux scènes qui se répondent, l'une au début, l'autre à la fin du film. Leurs contenus respectifs: un acte sexuel, filmé avec brutalité, puis la mort de Pasolini lui-même, sauvagement assassiné par des voyous. Toutes deux se déroulent la nuit, sur une plage, toutes deux exhalent violence et libération des instincts. L'essence même, semble vouloir nous dire Ferrara, d'une oeuvre qui s'était donné pour but de rendre au corps sa place primitive. J'ai par ailleurs trouvé que Pasolini, après un début trop morcelé, semblait évoluer dans sa dernière partie vers une plus grande linéarité, et ainsi rendre au spectateur le corps du génie en même temps que celui de l'homme: pas seulement celui qui a été poignardé, battu à mort, mais aussi celui qui s'est donné en sacrifice pour la pensée, pour l'audace de penser - dans ces années de combat intellectuel.

Je m'en tiendrais volontiers là, si Pasolini ne souffrait, à mes yeux, de différents procédés dont Ferrara a voulu faire usage, tantôt maladroits, tantôt surfaits - dans un cas comme dans l'autre, inutiles. Les ralentis autour du visage de Pasolini, lisant un journal où se retrouve toute la violence d'une société haïe; le souvenir d'un match de football disputé dans les jeunes années... Autant d'images faciles, dans leur traitement comme dans l'objectif auquel elles visent. Plus grave, et plus artificiel encore: un repas de famille chez les Pasolini, entièrement interprété en anglais. Dans d'autres scènes, Willem Dafoe s'exprimera en italien: pourquoi pas dans celle-ci, l'une des plus intimistes? On a du mal à croire que dans le privé, Pasolini se soit exprimé autrement que par la langue dont toute son oeuvre s'est nourrie. C'est dire si la portée du film souffre de tels écarts par rapport à une vérité qu'Abel Ferrara, de toute évidence, s'est efforcé de saisir.

Cet hommage d'un cinéaste à un autre cinéaste, et poète, revendiqué comme modèle ou source d'inspiration, n'est pourtant pas ce que l'on pourrait appeler un ratage. Faudrait-il y trouver un intérêt, que cela serait largement possible. La figure de la mère, omniprésente, ne manquera pas de toucher le spectateur: une mère qui, malgré les attaques dont son fils a fait l'objet, n'aura pas failli dans son soutien. Mais le plus passionnant, dans ce long métrage, c'est cette parole pasolinienne dont le réalisateur se fait l'humble écho: lorsqu'il met en scène de longs moments d'interviews, ou lorsqu'il laisse régner les dialogues, Abel Ferrara fait un choix parfaitement noble, et tout à fait bienvenu - celui de restituer la pensée de son personnage dans toute sa complexité, dans son âpreté même. Aidé en cela par Willem Dafoe - réellement convaincant, et dont la ressemblance physique avec "P.P.P." ne laisse pas d'être troublante en plus d'un endroit, -, il nous fait entendre d'extraordinaires fulgurances. Celles-ci, par exemple:

"Scandaliser est un droit. Etre scandalisé est un plaisir."

"Le refus doit être total, absolu et absurde."

"Je suis allé en Enfer, et j'y ai vu des choses qui ne troublent pas le sommeil des autres. Mais je vous préviens: l'Enfer se rapproche de vous."

Pasolini s'y révèle, ou s'y devine prémonitoire, lorsqu'il parle des hommes à l'âge du consumérisme comme d'une "race de gladiateurs", de "machines qui entrent en collision". Trop tôt, ou trop tard, il semble énoncer les ravages d'un monde soumis à la perte du sens. Quarante ans plus tard, il nous est encore donné de l'entendre.

La plus belle, la plus touchante idée d'Abel Ferrara dans son biopic, est peut-être d'y avoir inclus les fragments d'un film dont Pasolini rêvait avant sa mort, sans avoir eu le temps de le réaliser. Dans l'un de ces extraits auxquels Ferrara a voulu donner forme et vie, Ninetto Davoli (qui fut un proche parmi les proches de Pasolini), alors qu'il est aux toilettes, aperçoit une comète annonçant la venue d'un messie. La scène incarne mieux que toute autre ce que furent peut-être la vie et l'oeuvre de l'artiste: la rencontre inespérée, et rendue possible, des basses réalités du corps et des plus hautes aspirations de l'âme. L'Evangile selon Saint Matthieu et Salo ou les cent vingt journées de Sodome au sein d'une seule et même oeuvre, édifiée en vertu de ses contradictions mêmes. Ces contradictions qui se résument dans une autre phrase des plus remarquables: "Comme toutes les comètes, celle que j'ai suivie n'était que connerie. Mais sans cette connerie, Terre, je ne t'aurais jamais connue". Et à qui répondrait que c'est là un projet bien difficilement intelligible, on répondrait par cette phrase de Pasolini, citée avec tant d'à-propos dans le film: "Je suis une forme dont la connaissance est une illusion."

1. Deux inédits (Adulte? Jamais, et La Persécution) ont été publiés chez Points Poésie, respectivement en 2013 et 2014.

Commenter cet article

lionel Pradal 14/06/2015 14:47

très bonne critique de ce film déroutant et très intéressant...à lire en complément le texte de la dernière interview de Pasolini, reproduit par Allia et dont u extrait est mis en scène dans le film
http://www.editions-allia.com/fr/livre/370/ultima-intervista-di-pasolini-l