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Le blog du cinéma, de tous les cinémas

Maps to the Stars (David Cronenberg, 2014)

Publié le 2 Juin 2014 par Curzio M in Critiques

Film américano-franco-germano-canadien de David Cronenberg (2014), avec Julianne Moore, Mia Wasikowska, Evan Bird, John Cusack et Robert Pattinson.

En salles depuis le 21 mai.

Qu’arrive-t-il à Cronenberg ? Depuis dix ans environ, le réalisateur canadien, assurément l’un des plus doués de sa génération, donne à sa filmographie des tournants imprévus : après avoir livré pendant trente ans des variations, très souvent brillantes, autour du corps humain fracturé (Crash), décomposé (Chromosome 3), métamorphosé (La Mouche), opéré (Faux-semblants), le voici qui aborde le genre du thriller, âpre et violent, avec A History of Violence et Les Promesses de l’ombre, deux films qui obtiennent la double reconnaissance de la critique et du public ; avant de rendre visite à Freud dans A Dangerous Method, et de nous enfermer dans un seul et unique véhicule durant les deux heures (ou presque) de Cosmopolis. La question était de savoir quels nouveaux chemins de traverse allaient l’attirer.

Ainsi arrive Maps to the Stars, présenté lors du dernier Festival de Cannes, et qui restera une œuvre à part dans sa filmographie, peut-être même dans la production de la décennie : dans le ciel du cinéma, un satellite cinglant, amer et inclassable (ici, cet adjectif trop souvent utilisé prend réellement tout son sens). Un drame psychologique en même temps qu’une étude de mœurs, un film fantastique aussi bien qu’une comédie noire, une approche de la confusion des sentiments, une œuvre clinique, un regard du cinéma sur le cinéma lui-même.

Le film nous immerge lentement, puis avec acharnement et non sans complaisance, dans l’univers secret d’Hollywood, la fameuse « face cachée » du star-system et des tournages policés de productions pharaoniques : une jeune femme à demi défigurée arrive à Hollywood dans l’espoir de retrouver son frère, perdu de vue depuis des années ; une actrice, sous l’emprise du spectre de sa mère, elle-même icône célèbre en son temps, perd la raison et l’envie d’espérer ; un adolescent en phase de désintoxication lutte avec ses démons au cœur de soirées privées et de séjours en clinique ; un couple tente d’oublier un passé étouffant et malsain… Les parcours s’entrecroisent, les êtres s’observent sans autre recherche que celle d’une libération, sans autre désir que celui d’une célébrité qui ne les affranchira de rien mais les enfermera encore un peu plus dans leurs névroses.

On assiste à des séances de psychanalyse, à des tournages, à des apparitions, sans que la manière de filmer cède un instant au délire qui guette : de bout en bout, à grand renfort de plans fixes, de décors neutres, blafards, inquiétants, Cronenberg filme la folie et la détresse comme on détaille un cas médical, mais sans apporter de diagnostic. Là réside l’une des clefs du film : dans cette volonté du cinéaste de ne rien démontrer, de réaliser simplement, comme une équation, cet entrelacs de peurs refoulées, parfois criées ; d’appliquer le théorème de la détresse humaine, ici et maintenant, dans les grands séjours hollywoodiens, sous un ciel qui traverse largement les grandes baies vitrées, mais qui n’est pas que celui d’une époque.

C’est en effet, me semble-t-il, sous l’influence de deux films majeurs, dont l’un déjà daté, que Maps to the Stars dessine sa géographie secrète. Celle de Boulevard du Crépuscule, de Billy Wilder, qui donnait à voir la déchéance d’une grande actrice du cinéma muet, enfermée dans sa somptueuse villa hollywoodienne : un film qui m’avait déçu lorsque je l’avais vu, mais qui aujourd’hui reste dans ma mémoire comme un authentique chef-d’œuvre, une épure parfaite. Film qui est justement (pas de hasard !) l’un des préférés de David Lynch, dont le monumental Mulholland Drive constitue à mes yeux la seconde référence de Maps to the Stars : Lynch et Cronenberg commencent tous deux par l’arrivée en taxi, à Hollywood, d’une jeune femme qui courra à sa perte ; et tous deux rendent l’atmosphère de la cité du cinéma, de ses réceptions, de ses castings et de ses luttes intestines pour la gloire. Tels deux fantômes supplémentaires, Boulevard du Crépuscule et Mulholland Drive laissent planer leur ombre sur le film de Cronenberg, qui parvient toutefois à laisser percer sa particularité et sa pertinence.

Assurément, Cronenberg n’aborde pas un territoire tout à fait inconnu : explorer les facettes cachées d’Hollywood, l’idée n’est pas nouvelle (voir note 1). On est même habitué à se voir présenter l’envers du décor, à s’entendre raconter la décrépitude qui lézarde les acteurs voués à la solitude ou à l’oubli ; mais là où le réalisateur canadien remporte le jackpot, c’est dans son parti-pris de ne rien retenir, de laisser le délire franchir les vannes. Dialogues crus, situations scabreuses, souvent à caractère sexuel ou immoral, images foudroyantes (vers la fin du film, une crémation instantanée, au bord d’une piscine, nous laisse sans voix), rien n’est épargné au spectateur. De cette complaisance, Cronenberg fait le gage d’un film qui a tout à montrer, et rien à suggérer, si ce n’est l’essentiel. On a peu à lire entre les lignes, mais c’est une vérité dont la dernière scène, superbe, semble l’illustration la plus resserrée, et aussi la plus touchante.

Le tour de force est d’arriver, avec de tels lambeaux de l’égarement humain, à nous faire rire : à de nombreux moments, Maps to the Stars suscite l'hilarité, par éclats, par rafales, tant l’horreur nous submerge et nous incite à nous réfugier dans une légèreté apparente. Cronenberg aurait-il réussi avec ce nouveau film la seule comédie possible pour lui ? Rien n’empêche, en tout cas, de le croire.

1. Voir, à ce sujet, le livre de Kenneth Anger, Hollywood Babylone (Editions Tristram, Collection Souple, 2013), un très bon document sur la face cachée de nombreuses personnalités d' Hollywood.

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lionel Pradal 02/06/2014 22:24

Excellent texte.
Je partage tes impressions et lis avec plaisir cette analyse fournie, et à mon sens très juste de ce "satellite cinglant, amer et inclassable" que j'ai vu hier soir