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Le blog du cinéma, de tous les cinémas

La Strada (Federico Fellini, 1954)

Publié le 25 Juin 2014 par Curzio M in Critiques

Film italien de Federico Fellini (1954), avec Anthony Quinn, Giulietta Masina, Richard Basehart et Marcella Rovena.

Disponible en DVD (éditeur : René Château Vidéo). Voir note 1.

En rédigeant cette critique, j'ai jugé utile, nécessaire même, de faire allusion à la fin de La Strada. Si vous n'avez pas encore vu le film, et que vous souhaitez ne pas en connaître le dénouement, ne lisez donc pas le dernier paragraphe.

Les images de La Strada, depuis des décennies, ont fait le tour du monde et des mémoires: Giulietta Masina, clown triste affublé d’une seule trompette ; Anthony Quinn s’apprêtant à rompre, à la seule force de sa poitrine, une chaîne d’acier ; une plage de désespoir et de remords ; la vie de saltimbanque, les foires emplies de monde et les soirs de misère. Pour accompagner cette succession de clichés mélancoliques, la musique inoubliable de Nino Rota (voir note 2), jouée par l’héroïne comme un appel répété à la vie et à l’espoir ; ou comme un signe d’ami à la tristesse.

Fellini a laissé le souvenir d’un cinéma de la démesure, de l’excentricité, de la couleur : Amarcord, La Dolce Vita, Fellini-Roma sont de cette veine, et sont des plus remarquables. Mais il existe un premier Fellini, celui des Vitelloni, des Nuits de Cabiria, de La Strada : un cinéaste sobre, assez retenu dans ses images comme dans son propos. On trouve déjà chez lui l’univers du cirque, sa bouffonnerie et ses élans de désespoir ; pourtant, c’est au fil de récits simples, tragiques sans être ostentatoires, pathétiques mais dépourvus de maladresse et de toute erreur de goût. La Strada sera le premier grand succès de son auteur : l’histoire d’une enfant vendue par sa mère à un artiste ambulant, et ainsi contrainte, avec toute sa fragilité et son besoin d’affection, à suivre de ville en ville – quand elle n’est pas abandonnée par lui - une brute épaisse, un homme violent et sans conscience, qui se révélera plus maladroit et aveugle que véritablement cruel.

Les scènes se suivent, et se répètent : les sanglots de la malheureuse Gelsomina, la fureur de Zampano arrivant par saccades, les bagarres, les éternels trajets en roulotte. Ce n’est pas la vie d’artiste chantée par Léo Ferré, ni la Bohème d’Aznavour : il n’y a pas ici l’éclat, même lointain, des « feux de la rampe », seulement la triste vie de forain, la faim qui tenaille, la douleur contenue. Fellini rend à merveille, par ces répétitions qui arrivent à n’être jamais lassantes, le poids de ce quotidien, et la façon dont chacun des deux personnages tente de lui échapper : Zampano par l’ivresse et l’oubli, Gelsomina par le regard de l’autre et par les espoirs faiblement entretenus – mais entretenus tout de même, comme la flamme d’une bougie près de s’éteindre.

Je n’avais vu qu’une fois le film, il y a des années, et en le revoyant, m’est apparue l’importance d’un personnage : celui que l’on appelle « le fou », un équilibriste capable de tout exécuter sur son fil, risquant sa vie soir après soir. Se confiant à Gelsomina, il finit par évoquer sa mort possible : « Badaboum ! Personne ne pensera plus à moi. » Je me demande si, en définitive, cette image de l’équilibriste n’est pas celle du film tout entier : une traversée au-dessus du vide, jusqu’à la chute, jusqu’à l’oubli de tous, même du public inconstant des foires. Gelsomina, Zampano, les autres : autant de funambules incompris et solitaires.

Larmoyant, le film l’est certainement, mais comme le sont les plus grands mélodrames, du Chaplin de Limelight (Les Feux de la rampe) au George Cukor d’Une étoile est née, aux plus belles réussites de Fassbinder ; et si Fellini parvient ici à toucher au plus profond de la sensibilité du spectateur, c’est grâce à un récit d’une linéarité parfaite, à deux acteurs (parmi lesquels sa propre femme, Giulietta Masina) réellement habités mais qui ne sombrent jamais dans l’emphase, à des scènes touchantes de simplicité (on n’oubliera pas la justesse des dialogues entre Gelsomina et « le fou »).

Ainsi s’écoule un peu plus d’une heure quarante, jusqu’à un final extraordinaire et quasi-muet. Je n’aurai pas peur de dire qu’il se situe parmi les plus beaux de l’histoire du cinéma ; et je ne sais pas si La Strada compte parmi les plus grands films que j’aie vus, mais il est indéniablement l’un des plus émouvants. En cinq minutes, Fellini nous conduit au-delà de la banale émotion que chacun a connue à un moment ou à un autre : il cède la place à l’évidence, et les notes sublimes de Nino Rota, les larmes d’Anthony Quinn, la plage déserte suffisent à tout. La musique nous enveloppe, et la caméra s’élève au-dessus du rivage dans lequel un visage s’enfouit, éperdu de douleur. Il n’y a rien à dire après les dernières minutes de La Strada.

1. NB: contrairement à ce qui est annoncé au dos du boîtier, le film n'est pas proposé en VO italienne, seulement en VF. Fort heureusement, celle-ci est d'assez bonne qualité, même si le son a souffert des années.

2. Vous pourrez entendre cet air célébrissime dans la bande-annonce proposée à la suite de l'article.

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FG 30/06/2014 20:21

J'ai lu cette critique comme l’on boit un verre d'eau par des jours d'été...Extraordinaire!