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Le blog du cinéma, de tous les cinémas

La Grande Bellezza (Paolo Sorrentino, 2013)

Publié le 7 Juin 2014 par Curzio M in Critiques

Film italien de Paolo Sorrentino (2013), avec Toni Servillo, Carlo Verdone, Sabrina Ferilli, Isabella Ferrari…

Disponible en DVD (éditeur : Pathé).

Nous sommes à Rome, ville de la splendeur, de l’Histoire et de la fête incessante. Nuit après nuit, égrenant le chapelet de réceptions orgiaques et de mondanités plus ou moins frivoles, Jep Gambardella court après le fantôme d’un livre qu’il a écrit dans sa jeunesse. Aujourd’hui, il fête son soixante-cinquième anniversaire, et envisage de revenir à la littérature ; mais comment y parvenir, quand on ne trouve le réconfort ni dans le lit d’une femme, ni dans des amitiés érodées par le temps ?

Le scénario de La Grande Bellezza avait tout pour n’être que prétexte à des morceaux de bravoure : visions nocturnes et inspirées de la Ville Eternelle devenue réceptacle de tous les excès, errances au petit matin dans la luminosité éclatante des bords du Tibre, visions fantasmagoriques de flamants roses et de girafes, conversations désabusées et spirituelles… Pire, il avait tout pour ne donner naissance qu’à une œuvre méprisante, expression d’une jet-set imbibée d’alcool et satisfaite d’elle-même.

Le talent de Paolo Sorrentino, déjà vérifié, dans un autre domaine, avec Il Divo (prix du jury au festival de Cannes 2008), magnifie à lui seul cette succession de scènes bouffonnes ou amères. Par le regard qu’il en offre, d’abord : la photographie, éclatante de lumière ou au contraire soucieuse de capter la vie secrète de la nuit romaine, impressionne par sa perfection, son souci du détail, son travail sur les contrastes ; à tel point qu’on serait tenté de la trouver trop élaborée (un comble !), ou trop maniérée. La fluidité de la caméra empêche à tous les tableaux ainsi créés de se réduire à une suite de clichés : le spectateur suit à la trace Jep Gambardella, une fois écoulées les dix premières minutes, avec le sentiment de traverser de même les festivités, aussi cynique, désabusé, et finalement éreinté, que lui. De visiter avec lui, nuitamment et en toute illégalité, les palais romains et leurs richesses – peut-être la séquence la plus sublime du film. Au détour d’une rue, il aura d’ailleurs la surprise de croiser… Fanny Ardant (non créditée au générique), et son sourire vénéneux.

Toni Servillo, puisqu’il faut bien souligner la force de son jeu, ne cède jamais à l’excès, et reste au diapason avec ce personnage qui se prête à de multiples lectures: un raté, un incompris, un tricheur, un poète ? C’est au rythme des pulsations de ce cœur, en définitive souffrant, que Servillo module ses expressions, ses sourires, ses sanglots. Les enterrements sonnent leur tocsin au beau milieu d’une joie en partie retrouvée, et Jep s’effondre. Il s’étend sur un hamac et domine Rome : l’épuisement et le pressentiment de la grande beauté – la fameuse « grande bellezza » - s’emparent de lui. Il interroge le cours du temps, et sombre dans l’amertume – « Je bois pour oublier que c’est mon anniversaire » - avant de prêter l’oreille aux douleurs de la fille d’un ami, devenue strip-teaseuse par défaut et par détresse.

Le personnage évolue au beau milieu d’un défilé de créatures hautes en couleur, qui rappellent irrésistiblement un autre cinéaste, immense, de la cité romaine : que le film doive beaucoup à Fellini, c’est une évidence, et on lui en a fait le reproche, car les nains, transsexuels et animaux de rêve sont peut-être un peu trop légion ici : projections des fantasmes du personnage, ou facilités cinématographiques ? La Grande Bellezza m’a trop ébloui pour que je fasse preuve, quant à moi, d’une grande sévérité. Sur la difficulté d’être, sur la beauté, ennemie et rédemptrice à la fois, sur le passage du temps et des illusions, ce film a de toute évidence beaucoup à nous dire ; et beaucoup de belles choses à nous faire voir, ce qui n’est pas rien. Celle-ci, parmi tant d’autres : en pleine nuit, un taxi freine brusquement, manquant écraser Jep Gambardella ; et à l’intérieur du véhicule, on ne voit rien d’autre que le regard mystérieux, chargé de douleurs possibles et d’interrogations muettes, d’une femme sans âge ni identité, en route vers une destination à jamais inconnue.

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fg 08/06/2014 00:19

J'ai lu avec passion ce commentaire que je trouve pertinent. Néanmoins, le romain juvénile de Gep "l'appereil humain" me semble plutôt être un prétexte filmique. Jep ne "court pas après cet oeuvre" il en est plutôt poursuivi, à la rigueur.Mais enfin, peu importe.On voit nettement que Gep est d'une sincérité qui ne contemple pas la fausse modestie. Sinon, c'est à travers la cour de personnages creux qui se dessinent "la grande bellezza" ...une "grand[issima] bellezza" de lieux insolites aux touristes moyens et dont la mise en scène me semble la seule nouveauté. Un mot sur les musiques: celle de la fête du 65eme anniversaire est tout à fait à l'unisson avec un film qui met en scène la frivolité à travers la frivolité. Quelques nouveautés peut-être?