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Le blog du cinéma, de tous les cinémas

Chat noir, chat blanc (Emir Kusturica, 1998)

Publié le 24 Mai 2014 par Curzio M in Critiques

(Crna mačka, beli mačor)

Film yougoslave d’Emir Kusturica (1998), avec Bajram Severdzan, Srdjan Todorovic et Branka Katic.

Disponible en DVD (éditeur: MK2).

Commençons par l’affirmer, le réaffirmer : Kusturica est un auteur, un vrai, l’un de ces réalisateurs capables de créer et de développer un univers film après film, reconnaissable dans la moindre séquence, parfois dans une simple image. Comme Fellini, à qui on le compare parfois, comme Lynch, comme Scorsese (quel que soit le jugement personnel que l’on puisse porter sur les auteurs en question).

A la fois réalisateur, acteur et musicien, Kusturica a déjà une belle filmographie derrière lui lorsqu’il tourne, en 1998, Chat noir, chat blanc : pour ne citer que quelques films, Le Temps des gitans, Arizona Dream (avec Johnny Depp et Jerry Lewis !), et Underground, Palme d’or à Cannes en 1995. Il est donc alors reconnu, apprécié, et réalise ce film dans la pleine conscience de pouvoir poursuivre une œuvre cohérente et construite.

On retrouve dans Chat noir, chat blanc, les grandes hystéries individuelles ou collectives, les rêves éveillés, les fêtes interrompues et recommencées qui sont monnaie courante dans ses précédents films. Ici, en plus, les vieillards meurent au moment opportun avant de ressusciter au moment qui ne l’est pas, une femme obèse arrache un clou à la seule force de son postérieur, une souche d’arbre se met à courir le long des paysages… Belle imagination visuelle que celle de ces joies, de ces fureurs, de tous ces instants de vie arrachés à une réalité parfois plus que misérable. A cela, rien à redire ; et si la caméra s’affole peu (beaucoup de plans fixes, relayés parfois par des travellings parfaitement maîtrisés), la musique et le jeu des acteurs infusent à l’œuvre toute l’énergie nécessaire pour constituer un divertissement de très haute tenue.

Pourtant, cette grande farce, aux saveurs d’alcools forts bus à toute allure entre deux danses, me semble être le maillon faible dans la filmographie d’un auteur aussi rigoureux. Kusturica, grand cinéphile, ne manque pas de références, et on pense parfois en voyant ce film à un Tarentino au pays des gitans : prises de drogue répétées jusqu’à satiété, règlements de comptes en famille et entre gangsters (les deux conflits pouvant ne faire qu’un), mafieux en colère (notons le jeu outré, et poussé jusqu’à la limite du supportable, de Srdjan Todorovic dans le rôle de Dadan, malfrat sanguin et survolté). Pour quiconque, comme moi, ne goûte pas, lorsqu’elles sont aussi répétitives, les éternelles prises de poudre avec un revolver brandi sous le nez de deux femmes dénudées, le film s’avère vite lassant, et la longueur (deux bonnes heures) n’arrange rien, Kusturica prenant un plaisir évident à faire durer l’intrigue, parfois beaucoup trop (notamment dès la scène du mariage).

Que dire des personnages ? Fantoches ou crapules, ils ne laissent guère de place à la psychologie : même les deux vieillards ne sont que des marionnettes de Muppet Show, qui déclenchent le rire mais ne disent que peu de choses sur le conflit des générations, pourtant clairement annoncé comme l’un des enjeux du film. Les deux jeunes héros, Zare et Ida, sont certes touchants dans leur volonté de s’aimer en dépit des conventions sociales et des mariages arrangés (belle scène de course-poursuite érotico-sentimentale dans un champ, au milieu du film) ; mais ils paraissent se résumer à leur idylle, et sont d’ailleurs bien falots lorsqu’on les compare à toutes les têtes brûlées qui les entourent. Une naine, Bubamara, affiche un visage hostile et veut prendre la fuite, mais on ne lit rien de plus dans ses traits, ni dans le jeu de l’actrice…

Quand on songe à la puissance d’un film comme Underground, tout aussi drôle par moments et dont la longueur (trois heures pourtant) se justifie beaucoup plus, on est en droit d’être déçu par Chat noir, chat blanc, délire coloré et agréable comme une danse sur les bateaux de Yougoslavie, mais œuvre mineure dans une carrière si exigeante. Kusturica semble vouloir s’amuser ici, et c’est bien son droit, mais amuse-t-il toujours le spectateur ? Je ne répondrai pas, en ce qui me concerne, par un non définitif (je n’ai pas boudé mon plaisir pendant une bonne partie du film), mais ne peux m’empêcher de penser qu’il y a ici beaucoup de complaisance, de ressorts faciles, et, dans l’ensemble, assez peu de fond, pour peu que l’on veuille essuyer un instant le maquillage du clown.

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